Ayant choisi de doubler ma recherche plastique sur la lumière d’une recherche thĂ©orique et historique, j’ai pu faire Ă©tat de mes rĂ©sultats dans divers articles et dans une thèse intitulĂ©e « Art, lumière perception. Pour un “art phĂ©nomĂ©nal”. Â»

Ces recherches m’ont permis de mener une enquête généalogique visant à établir la filiation et la légitimité d’une pratique et d’une conception de l’art de la lumière. Cette enquête ne s’est pas cantonnée dans un registre strictement historique, car la légitimité recherchée était aussi théorique et esthétique. Il s’agissait de mettre en évidence que, en dehors de toutes les valeurs symboliques que l’on pu lui attribuer (ou peut-être devrait-on dire avant l’attribution de toute valeur symbolique), la lumière est primordiale non seulement dans toutes les pratiques artistiques visuelles depuis les périodes les plus reculées, mais aussi dans leur élaboration et dans leur définition, car elle est l’incontournable condition de possibilité du visible, de sa représentation et de sa production.

Depuis une relecture de la skiagraphia antique comme « peinture ombrĂ©e Â», voire comme « prĂ©sence ombrĂ©e Â», fondĂ©e sur des valeurs diffĂ©rentielles, jusqu’aux pratiques contemporaines de l’« art phĂ©nomĂ©nal Â», j’ai pu relever que nombre de techniques artistiques visent essentiellement Ă  manipuler la lumière rĂ©elle, et constater que les pratiques artistiques visuelles (peinture, fresque, architecture, mosaĂŻque, dessin, gravure, installations, vitrail, etc.) sont primordialement des pratiques de la lumière. J’entends par primordialement le fait que les arts visuels, relevant du visible, dĂ©pendent d’emblĂ©e de la lumière qui en est la condition d’existence. Elle est donc leur premier matĂ©riau, avant mĂŞme les pigments, la pierre ou le verre qui ne leur servent que de medium secondaire rĂ©agissant au medium primordial qu’est la lumière.

Si l’on en reste au niveau pratique et technique, il y a donc matière Ă  justifier l’utilisation de la lumière rĂ©elle dans une pratique artistique. Mieux, il semble que travailler directement avec la lumière, c’est traiter immĂ©diatement de questions fondamentales abordĂ©es jusque-lĂ  de manière mĂ©diate, Ă  travers le filtre matĂ©riel d’un medium secondaire dotĂ© de ses caractĂ©ristiques propres susceptibles de faire Ă©cran aux sensations recherchĂ©es. Manipuler directement la lumière, c’est travailler sur la perception comme le dit Turrell, mais c’est aussi travailler, comme LĂ©onard, sur les incertitudes de la perception et l’évanescence des phĂ©nomènes—qui sont des problĂ©matiques artistiques fondamentales. Travailler « en lumière rĂ©elle Â», c’est faire comme les architectes, les mosaĂŻstes ou les maĂ®tres verriers, mais c’est aussi travailler sur le phĂ©nomène source et le phĂ©nomène perçu, comme les peintres l’ont toujours fait, entre modèle et tableau. C’est lĂ  que s’imposait la nĂ©cessitĂ© d’une histoire et d’une esthĂ©tique de la lumière en art.

Si l’histoire de la lumière en art est une histoire des techniques, c’est aussi une histoire des discours théoriques sur l’art. J’ai donc essayé d’explorer la richesse du vocabulaire et des théories de la lumière en art. Mais si les techniques et les théories ont évolué, souvent en rapport avec les recherches sur la perception et la physique de la lumière, ces évolutions sont aussi liées aux conceptions de la représentation, notamment de l’espace. Ainsi, j’ai relu la Théorie du nuage de Hubert Damisch pour montrer que, dans son rapport au système perspectif, le nuage n’est en fait qu’une manifestation secondaire de la lumière naturelle et de ses caractéristiques: luminosité, volume, flou, impermanence, évanescence. De cela aussi, de Mantegna à Monet, en passant par Tiepolo et Turner, j’ai essayé de faire l’histoire.

Mais interroger le triangle art-lumière-perception revient à poser des questions esthétiques. Que perçoit-on dans l’œuvre? Qu’est-ce qui fait l’objet de l’expérience esthétique? On pourrait appeler de ses vœux la constitution d’une photo-esthétique, au plus près des questions de l’aisthesis, un pan de ce que serait plus globalement une esthétique du phénomène.

Si la lumière joue, Ă  nos yeux, une si grande part dans les arts visuels, c’est qu’elle est primordiale dans les phĂ©nomènes visuels. Le symbole signifie dans le cadre d’un système ou d’un code, mais le phĂ©nomène apparaĂ®t: Ă  ce titre, il fait l’objet d’une expĂ©rience esthĂ©tique. C’est dans ce sens que l’artiste (et le spectateur) se trouve nĂ©cessairement confrontĂ© aux questionnements de l’« art phĂ©nomĂ©nal Â». Le questionnement du monde visible par les arts visuels passe par la lumière. La lumière Ă©tant l’agent primordial de cette venue en prĂ©sence du visible, les artistes des arts visuels s’interrogent nĂ©cessairement sur les altĂ©rations de la lumière Ă  l’origine de la perception et de ses incertitudes. Car la perception est faite de ces incertitudes, d’oĂą l’intĂ©rĂŞt des peintres (et mon intĂ©rĂŞt) pour l’apparition et la disparition, le flou et l’impermanence, tout ce qui fait l’évanescence du phĂ©nomène.

Mais cette évanescence phénoménale dans l’art est de deux ordres, et peut mener à reconsidérer la nature de l’œuvre. Si de nombreux artistes ont voulu représenter cette évanescence—Léonard, Le Lorrain ou Turner, par exemple—, l’exemple contemporain de Turrell ou d’Irwin montre que l’œuvre elle-même est constituée de lumière, ce qui rend possible la relecture que j’ai proposée de peintures anciennes et classiques.

Parler d’ “art phénoménal” revient donc à dire que toute œuvre d’art visuel possède intrinséquement une dimension phénoménale qui en passe par un traitement de la lumière. Des évolutions artistiques récentes, à elles seules, ne justifient pas une pratique phénoménale de l’art; c’est une caractéristique fondamentale de toute pratique des arts visuels que j’ai voulu montrer sur le long cours. Dès lors, travailler sur et avec ce matériau primordial qu’est la lumière prend pour moi un sens vif et dense—pour des raisons historiques mais aussi poïétiques, esthétiques et phénoménologiques.

(Pour des dĂ©veloppements sur ces questions, voir ici-mĂŞme la rubrique « Ă‰CRITS » dans le menu « TEXTES »)

Charlotte Beaufort - FĂ©vrier 2013.

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